C’est en 1991, un de ces matins là de février où nous avions l’habitude de nous réunir dans nos bureaux sis à Lomé Bê, boulevard Félix Houphouet Boigny, que tu nous a rejoint, toi qui nous fus présenté par Tavio comme l’un de ses neveux préférés, fils de l’une de ses sœurs.

Nous, Tavio Ayao Tobias AMORIN, mon frère Jean- Claude Edoh AYANOU, tous deux co-porteurs de l’idée du projet, et moi-même chargé de la rédaction, nous étions alors à pied d’œuvre, travaillant sur l’avant projet de création du futur Parti Socialiste Panafricain, PSP.

Tu étais encore étudiant dans ce qui était encore << l’Université du Bénin>>, et spontanément tu as adhéré à l’idée du projet, nous promettant de nous amener des dizaines d’étudiants futurs membres, une fois que le Parti sera créé. Et cet objectif là, tu l’avais atteint en un temps record.
Pari dangereux car pari osé, mais pari gagné.

Car, certes le soulèvement patriotique du 05 octobre 1990 venait d’avoir lieu, environ quatre mois plus tôt, mais le parti unique d’alors, le RPT, tenait encore tous les rouages de l’ Etat et l ‘Université du Bénin était l’un des ses bastions.

La suite était connue de nombre d’opposants. Comme nous trois précités et autres (Françis AGBAGLI alors président de L’UNATROT – Union des Transporteurs Routiers du Togo, Léopold KOUEVI, Reine LAWSON, Kêkpo AMORIN, Momo GOEH-AKUÉ etc…), tu étais membre fondateur du PSP, membre du bureau directeur (le plus jeune des membres), membre du conseil d’administration, délégué du parti à la Conférence Nationale Souveraine (CNS).

Tu étais mon adjoint et suppléant au sein de la << Commission Constitutionnelle et des Institutions de la Transition>> du CNS.

Durant les mois d’avant la CNS, pendant la CNS (la plus longue d’Afrique à l’époque), et jusqu’en juillet 1992, j’ai appris à compter sur ton engagement indéfectible, ta loyauté envers le parti et ses dirigeants, ton courage et ton ardeur dans la mobilisation des jeunes, bref tu étais devenu un excellent maillon, voir un maillon essentiel, de notre chaîne de direction du PSP.

Puis survint le Drame, ce tremblement de terre dans le paysage politique togolais, cet assassinat qu’aucun de nous n’avait vu venir.

Certes l’attentat de Soudou contre le convoi de Gilchrist OLYMPIO dans lequel nombre des membres de l’UFC et proches collaborateurs de Gilchrist ont péris, avait eu lieu, mais rien ne laissait prévoir que Tavio sera la prochaine cible.

En ce début de soirée du 23 juillet 1992 à Tokoin Gbonvié à Lomé, alors qu’il sortait de la visite rendue à son cousin Momo Goeh- Akué malade et qui n’avait pas pu assister à notre réunion de l’après-midi, quelqu’un à tiré à bout portant sur notre leader charismatique, l’idole de la jeunesse togolaise, le membre influent de l’opposition radicale, ce dirigeant admiré et respecté tant au plan national qu’à l’international…

Et, comme pour ne rien arrangé, son évacuation sanitaire décidée par les autorités sanitaires et politiques de la transition, sous l’autorité personnelle du premier ministre Joseph Kokou Koffigoh a été émaillée d’incidents majeurs et fut chaotique.

A l’annonce de son décès ce 29 juillet 1992, nous tous ses collaborateurs, submergés et atterrés par cette vive émotion, nous ne savions pas encore que notre vie aussi à nous tous et à chacun, pris dans son unique unicité, venait aussi de basculer.

Plus rien ne sera comme avant.

Après les obsèques de Tavio, nombre des membres du bureau directeur et du conseil d’administration prirent la décision de s’exiler afin qu’il n’y ait plus d’autres assassinats dans nos rangs…
Pour nous, c’était le choix le moins risqué du moment, vu que le pouvoir en place supportait mal la radicalité du PSP.

Ainsi tu t’es retrouvé à Bruxelles et moi à Toulouse.

Tout comme moi tu n’as jamais abdiqué le combat, malgré les dificultés du quotidien.

Tout comme moi tu n’as jamais accepté << d’aller à la soupe>>, malgré la valse de certains des nôtres dont il est prudent et sage de taire ici les noms, et malgré aussi .

Le combat politique pour la libération du Togo des griffes de la dictature devait continuer, coûte que coûte. Nous avions décidé décidé de continuer à alerter l’opinion publique, toi à Bruxelles et moi à Toulouse, à travers nombres d’émissions radios, de conférences, de colloques. A chaque fois que tu organisais une manifestation majeure à Bruxelles, je t’apportais la participation, les concours financiers et organisationnels des mes associations à Toulouse à savoir <> et << Les Amis du Togo>>, et je faisais régulièrement le déplacement de Bruxelles pour te soutenir et participer physiquement à l’événement.

En 2008, pour le cinquantenaire de l’anniversaire de naissance de Tavio AMORIN, la Fondation Tavio AMORIN, ton idée-projet que nous avions soutenu, et le Cercle de Réflexion Kwame N’KRUMAH organisaient un grand colloque à Bruxelles.

Une fois de plus, mes associations et moi-même t’avions apporté nos concours, assistances et participations. Ce Colloque qui a fait date, a vu la participation de grands panafricanistes et de certains ténors de l’opposition togolaise aux rangs desquels Yvon NIKOUE, Spéro Houmey, Magloire OLYMPIO…, et surtout notre père à nous tous et doyen des opposants togolais, l’infatigable Godwin Tétévi TÉTÉ-ADJALOGO, qui avait toujours fait le déplacement de Bruxelles pour nous soutenir durant tous les colloques.

Les panafricanistes s’évertuaient d’entretenir la flamme du panafricanisme, et des leaders émérites.

Ainsi, la vie et l’oeuvre des Marcus GARVEY, Patrice Emery LUMUMBA, Modibo KEITA, Maurice YAMEOGO, Mehdi BEN BARKA, Walter Ulyaté SISULU, Steve BIKO, WALDIODIO NDIAYE, MAMADOU DIA, Félix Roland MOUMIÉ, Ruben UM NYOBÉ, Abel KINGUÉ, Ernest OUANDIÉ, AMILCAR CABRAL, Kwame NKRUMAH, Sylvanus OLYMPIO, Franz FANON , Cheikh ANTA DIOP…, étaient souvent passées en revue.

La veille de ce colloque, tu me faisais part de ta décision de t’ adjoindre officiellement le nom AMORIN, pour << mieux incarner la continuité de la lutte…>>, et je me souviens t’avoir répondu : Si, sous ta conduite énergique nos colloques étaient toujours un succès et faisaient salles combles, force est de reconnaître néanmoins que les milliers de soutiens verbaux et messages écrits enregistrés ne s’accompagnaient pas de contributions financières conséquentes.

Ainsi donc, le financement de l’organisation de ces manifestations reposait essentiellement sur les contributions financières du petit cercle que nous étions autour de toi. Racler les fonds de tiroir devenait de plus en plus difficile, et les colloques se rarefierent dans le temps.

Qu’importe toutes les difficultés…

La lutte doit se poursuivre, coûte que coûte. Et tu étais resté debout dans la tempête, même si désormais il faut privilégier les interventions peu coûteuses notamment radiophoniques et autres réseaux sociaux.

Les dernières années de ta Vie, tu fis une grande place à la prière et aux méditations.

Mais jamais tu n’as abdiqué le combat.

Ainsi donc, à l’heure du bilan politique de ta vie, je peux dire fièrement que << Tu as combattu pour <>.

Voici donc ce que je peux en dire de ta vie d’homme politique. Pour tout le reste.
Lomé ce 23 février 2022
Paul Akuètè AYANOU.