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Interview
Education nationale : L'Honorable député Voulé-Frititi explique les causes profondes de la mauvaise santé de l'école au Togo
Interview réalisée par Alain Nococo - Lomé - 06 mars 2008
Voulé-Frititi :  « Nous reconnaissons la main sur la conscience  qu’il s’est passé quelque chose d’anormal dans l’application de ce texte qui, pourtant, a fait des erveilles dans les pays qui se sont inspirés du modèle togolais.. »

Le député Voulé-Frititi

Il y a quelques semaines, une polémique est née à propos du concours national de recrutement d’enseignants auxiliaires impliquant le ministère des enseignements primaire et secondaire. Dans l’arrêté ministériel portant ouverture du concours, il est demandé aux enseignants volontaires candidats  d’être titulaires du certificat d’aptitude pédagogique (CAP). Du fait que le corps des enseignants auxiliaires créé par décret N° 96-004 PR du 09 Janvier 1996 en violation de l’ordonnance N° 1 du 04 Janvier 1968 se trouve dans une situation précaire, cela a soulevé des interrogations au sein de la population les gens se sont demandé s'il s'agit d' une nouvelle trouvaille du gouvernement pour créer un autre corps d’enseignants. L’Honorable K. A. Voulé-Frititi, un des initiateurs du corps des enseignants auxiliaires donne les raisons de la création de ce corps et reconnaît que dans l’application du texte créant le corps il y a quelque chose d’anormal.
Togoforum : Le système éducatif togolais est aujourd’hui malade. Et le mot n’est pas fort pour le qualifier : baisse constante du niveau, effectifs pléthoriques, infrastructures scolaires vétustes ou inexistantes, manque cruel d’enseignants ou enseignants démotivés etc. Honorable, vous êtes expert en planification de l’éducation et membre de la Commission de Développement Socio-Culturel à l’Assemblée Nationale. Quelles peuvent être les causes de cette descente aux enfers de l’école togolaise ?

Voulé-Frititi :
 Nous voudrions, tout d’abord, vous remercier d’avoir pris sur vous le soin de chercher à comprendre la gangrène qui ronge le système éducatif togolais ; la démarche nous parait plus responsable au lieu de choisir la voie consistant à jeter des anathèmes inutiles sur les preneurs de décisions. Vous n’exagérez pas en disant que le système éducatif togolais est malade ; il est véritablement malade, voire même agonissant. Heureusement qu’il n’est pas le seul ; c’est une épidémie qui touche presque tout le continent africain en général et en particulier la sous-région ouest-africaine.

Mais comme il s’agit du cas togolais, nous vous dirons simplement que vous avez déjà fait le diagnostic : manque d’infrastructures adéquates et d’enseignants en quantité et en qualité ; engendrant ainsi la présence d’effectifs pléthoriques dans les rares salles de classes ; mais à ces causes visibles, il faut mentionner le phénomène de baby boom, aggravé par la demande très précoce de scolarité des enfants de 2 à 3 ans obligeant la création de nouvelles écoles presque dans tous les quartiers, villages et hameaux dans le dessein de réduire la distance à parcourir par ces petits enfants. La conjugaison de tous ces éléments visibles comme invisibles résume l’état de santé du système qu’on observe et tant que la demande scolaire sera toujours plus élastique que l’offre, le système continuera à se dégrader ; le premier remède souvent conseillé dans les pays surpeuplés est la limitation des naissances en amont ; or le Togo est sous-peuplé et manque cruellement de structures de loisir (salles de concert, de théâtre, de cinéma…) qui peuvent retenir plus longtemps les ménages hors de leur foyer afin de les empêcher de regagner très tôt le lit ; au Togo, même dans certaines grandes agglomérations, l’électricité fait défaut à telles enseignes qu’à 20 heures déjà, tout le village est plongé dans une grande obscurité et le seul refuge est la chambre à coucher pour des personnes d’un certain âge ; quant aux jeunes souvent auteurs des procréations précoces et anarchiques, ce sont des lugubres studios vidéo dans lesquels se produisent des scènes pornographiques qui sont leurs structures d’accueil. Dans une telle situation, sans prophétie maléfique, si des dispositions adéquates ne sont pas envisagées dès maintenant, il est à craindre que le phénomène ne perdure encore pendant six à huit ans avant qu’un début d’amélioration ne se pointe. 

Togoforum : Avec le recul, on se rend compte que la situation a commencé à partir des années 1980, c'est-à-dire au lendemain de la réforme de 1975. Y a-t-il une relation de cause à effet dans cette situation ?

Voulé-Frititi : C’est à peu près exact que le naufrage a commencé vers les années 80, soit quatre ans après la mise en application de la Réforme et l’explication est simple :
  • d’abord la Réforme a été élaborée dans un contexte socio-économique très favorable ;
  • climat politique intérieur très apaisé;
  • le coût du phosphate très élevé (tonne métrique valait 76$ US) ;
  • toute l’équipe de pédagogues avertis, de spécialiste de planification de l’éducation était en place  avec à sa tête, le ministre MALOU, qui écoutait attentivement, mais de temps en temps insistait sur ses directives en tant que décideur politique ;
  • le ministre des finances à l’époque, Mr Edem KODJO était disposé à tout lâcher parce qu’il y croyait ;
  • le ministre du plan Henri DOGO avec comme collaborateurs Maurille Edoh AGBOBLI, directeur de la coordination, KLU-NATEY, directeur du Plan et de Développement, Adra Tamata Grégoire, directeur du Service de Planification, Edorh François, directeur du Service de Contrôle Financier et plusieurs autres cadres, tous imbus de la prospective ne ménageaient aucun effort pour faire aboutir ce vaste et audacieux chantier ;
  • le grand Camarade Syndicaliste BARNABO, bien qu’il était partagé entre l’angoisse et la peur parce qu’il se posait la question de savoir où trouver de débouchés pour tous ces enfants programmés comme bénéficiaires du programme, soutenait fermement la réforme dans toutes les assises syndicales ;
  • de l’extérieur, au siège de l’UNESCO, le directeur général René MAHEU, grâce au travail de fond que faisait notre compatriote Eric AMERDING, apportait son soutien sans faille en fournissant de véhicules, de machines à écrire et à calculer, des rames de papier… ;
  • le Président Eyadema, régulièrement informé de l’avancement des travaux et surtout du crédit que l’UNESCO accordait à cette réforme, l’unique en son genre en Afrique de cette époque conçue, élaborée et rédigée exclusivement par des togolais a fini par "l’épouser" et laissait libre cours au ministre Malou.

C’est dans ce climat serein que la réforme a été lancée en Septembre 1975 et tout allait à merveille, quand malheureusement, deux années plus tard (1977), la descente aux enfers a commencé par ;le départ des initiateurs de la réforme pour d’autres fonctions :

  • le départ du ministre Malou du gouvernement pour cause de santé ;
  • Voulé-Frititi, au ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture
  • ATIGNON Hermann au Village du Bénin
  • AKUMEY Martin quittait l’Ecole Normale Supérieure ;
  • L'Inspecteur Amedegnato devient directeur de l’enseignement technique ;
  • la chute du cours de phosphate (tonne métrique 35$ US);
  • la crise énergétique des années 80 ;
  • le blocage de recrutement des agents de la fonction publique par le programme de l’ajustement structurel décidé par la Banque Mondiale et le FMI;
  • la fermeture des écoles normales d’instituteurs et de professeurs de CEG;
  • l’absence totale des textes d’application de la réforme ;
  • La non évaluation à mi parcours de la réforme;
  • la réticence de la France d’appuyer au départ, le projet de réforme parce qu’elle le trouvait trop révolutionnaire à cause de l’introduction des langues nationales;
  • enfin la grande crise sociopolitique des années 1990 donnant le coup de semonce à la réforme.

A ces faits, il faut avoir le courage et l’honnêteté intellectuelle et morale d’ajouter, que plusieurs personnalités du monde de l’éducation, parmi lesquelles, les inspecteurs Mabudu Richard, Saloko Koffi, Gbadoe Antoine, Agbenowossi Koffi, Kambia ; les proviseurs Ajavon Mathias, Tettekpoé Raymond, Gbati Comlan, Diabo Kokou, Agbodjavou Kossi, Gnon ; les R.P Nyuiadzi Gérard, Dovi Pierre N’DANOU, Ayayi Sylvère qui avaient mis leur intelligence et leur foi en cette œuvre, ont été désappointées et sans abandonner le système, ont baissé les bras.

Il est donc clair que le mauvais mécanisme de fonctionnement de cette réforme qui a fait le tour du monde ne donne pas les résultats escomptés.

Togoforum : Le corps enseignant compte aujourd’hui deux catégories : les titulaires c'est-à-dire les fonctionnaires et les auxiliaires. Et chaque année, le gouvernement organise, pour le compte du ministère des enseignements primaire et secondaire, un concours national de recrutement d’enseignants auxiliaires. Honorable, pourquoi un corps d’enseignants auxiliaires et quelles ont été les raisons qui ont milité en faveur de la création de ce corps au statut précaire ?

Voulé-Frititi C’est vrai qu’aujourd’hui, on peut parler de deux catégories d’enseignants, la première régie par l’ordonnance N° 1 du 04 Janvier 1968, la seconde par le décret 2007-075 PR du 29 Juin 2007 relative aux modalités de recrutement et de gestion des enseignants auxiliaires ayant abrogé le décret N° 96-004 PR du 09 Janvier 1996.

Au fait, de quoi s’agit-il ? En effet, en 1996, la pénurie chronique du personnel enseignant était telle que la nécessité de trouver une solution palliative s’était imposée. Le gouvernement, entre deux maux, avait choisi le moindre en attendant de prendre des mesures appropriées. Le but recherché était, dans l’impossibilité de reprendre le recrutement régulier des fonctionnaires, c’est-à-dire des cadres conformément à l’ordonnance N° 1 du 4 Janvier 1968 à cause d’une part,

- du programme d’ajustement structurel qui continuait de fonctionner et d’autre part,
- de la crise socio-économique de 90 qui sévissait encore et les conditions financières du pays plus difficiles à supporter, de donner un oxygène à ce département, pivot de tout programme de développement durable.

Bien sûr, lorsqu’on lit diagonalement le texte, on est tenté de dire, en novice, qu’il y a deux corps, alors que le planning était d’intégrer les nouvellement recrutés au fur et à mesure que les titulaires partaient à la retraite et si le plan était respecté, peut-être qu’il n’y aurait plus aujourd’hui de problèmes ; d’ailleurs, le décret du 28 Juillet 2007 a considérablement amélioré le premier texte et nous reconnaissons, la main sur la conscience, en tant que contributeur sur la demande de la Banque Mondiale, qu’il s’est passé quelque chose d’anormal dans l’application de ce texte qui pourtant, a fait de merveille dans les pays qui se sont inspirés du modèle togolais et qui l’ont appliqué presque à la lettre.

Nous vous dirons qu’il n’y a jamais eu deux corps d’enseignants, mais on a choisi un raccourci dont l’amélioration s’impose avec acuité ;  fort heureusement, les autorités en font l’une de leurs préoccupations prioritaires du moment. Nous pouvons, sans anticipation sur des réouvertures financières qui pointent à l’horizon, clamer que tout peut rentrer dans l’ordre si la bonne volonté se manifeste de part et d’autre.

Togoforum : Dans l’arrêté N° 38/MFPRARIR/MEPSETFPA du 1er février portant ouverture d’un concours national de recrutement d’enseignants auxiliaires une phrase a retenu notre attention : « Les candidats doivent remplir les conditions suivantes : être titulaires du Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP 1er degré pour les enseignants volontaires ». Honorable, va-t-on encore vers la création d’un nouveau corps ? Si non, comment régler cette question d’enseignants volontaires qui se sont engagés pour pallier le manque d’enseignants ? Eclairez l’opinion car cela fait grand bruit au sein de la population.
Voulé-Frititi :
 C’est très dommage et inacceptable que certains directeurs de presse à qui nous réservons une respectabilité, se permettent, sans prendre la moindre mesure morale, de publier des informations non maîtrisées. Nous avons lu dans un journal de la place cet article : ‹‹Enseignants Volontaires, un nouveau corps en vue ?››. Il est vrai qu’on peut supposer que c’est une question que l’auteur de l’article veut poser surtout que le bout de  phrase se termine par un point d’interrogation ; mais le développement du contenu laisse à désirer ‹‹…relève de l’irresponsabilité de l’Etat… face à l’incapacité de l’Etat... un nouveau corps avec des conditions de précarité…. Avec eux, il faut s’attendre à tout…etc.››. Plusieurs enseignants à notre connaissance, soit agents de cadre, soit auxiliaires et surtout volontaires ont été indignés à la lecture de cet article et ont cherché à comprendre ce que le Gouvernement mijote encore. Quelle est l’origine du personnel enseignant appelé ‹‹Volontaire›› ?

Au lendemain de l’Indépendance du pays (les années 60) dans l’euphorie de ‹‹ ABLODE GBADZA→ Freedom››, certaines circonscriptions administratives, voire même des cantons ont délibérément créé des écoles primaires ainsi que des collèges qu’ils supportaient matériellement, humainement et financièrement ; le phénomène a pris des proportions inquiétantes ; presque la moitié des budgets des circonscriptions était consacrée au salaire des enseignants et en 1975, l’Etat a mis fin à la création anarchique de ces écoles et progressivement, ces enseignants volontaires qui pouvaient passer des examens professionnels organisés par le ministère de l’éducation, ont été engagés ; certains collèges ont été reconnus et il n’y avait plus, en dehors des écoles privées confessionnelles et des écoles privées laïques officiellement agréées, d’autres écoles.

On en était là, quand brusquement, à la faveur de la suspension de la coopération avec le Togo, les partenaires habituels, sous prétexte que c’est le Gouvernement qui est sanctionné et non les populations, ont initié ce fameux projet d’écoles d’initiatives locales (EDIL) avec le recrutement des enseignants sous-qualifiés pour un salaire mensuel de 15.000 FCFA. Nous étions (VOULE) hostile à l’émergence de ce projet, car il nous ramenait à la situation vécue de 1967 à 1974. Malheureusement, la pression politique animée par les "jeunes turcs démocrates" était telle que tout le monde était obligé de céder. La Banque Mondiale, auteur de ce projet s’est retirée sur la pointe des pieds après trois années de fonctionnement alors que ces EDIL ont poussé comme des pourpres. Le Gouvernement a donc décidé de mettre fin progressivement à l’existence de ces écoles et pour ne pas remercier en monnaie de singe les citoyens qui avaient volontairement accepté de les animer, la première mesure à prendre, c’est de les autoriser à passer le concours officiellement organisé. Et comme certains n’avaient pas le BAC au départ, les mesures conservatoires étaient prises pour les admettre à passer le certificat d’aptitude pédagogique (CAP), grade qu’il faut nécessairement avoir avant de prétendre à enseigner dans le premier degré de l’enseignement primaire.

Il n’y a donc aucune frustration ou pénalisation, au contraire, c’est une décision que chaque bon et vrai citoyen doit apprécier.

Dieu merci que les intéressés eux-mêmes n’y trouvent aucun inconvénient, et si d’autres togolais voient cela obliquement, c’est leur droit le plus absolu, mais qu’ils cessent d’intoxiquer la population et de l’inviter à la révolte.

Togoforum : Pendant que le ministère des enseignements primaire et secondaire recrute des enseignants auxiliaires lesquels doivent servir cinq ans pour espérer être titularisés, le ministère de la santé par exemple recrute son personnel qui est directement intégré dans la fonction publique. N’est-ce pas là une politique de deux poids deux mesures qui risque de faire tâche d’huile ?   Quel est votre avis sur la question ?

Voulé-Frititi : Vous avez parfaitement raison en invoquant l’exemple du personnel de la santé. Mais vous savez, lorsqu’en 1996, le décret de recrutement des enseignants auxiliaires était sorti, le corps médical avait réagi et des démarches avaient été faites dans le sens d’étendre la mesure dans ce secteur.

Nous leur avions recommandé la patience afin de pouvoir tester le système avant car nous n’étions pas sûr que la Banque Mondiale ira loin, compte tenu du cas des enseignants volontaireset l’histoire nous a donné raison, puisqu’elle a momentanément mis fin au projet sous prétexte que les communautés bénéficiaires n’ont  pas honoré leur engagement.

Le ministre en charge des enseignements primaire et secondaire s’atèle sérieusement à ce problème et même le Chef de l’Etat réfléchit personnellement sur ce cas et tout le monde est d’accord qu’à partir du moment où le recrutement direct dans la fonction publique  redevient possible, il n’y a plus lieu de créer "ce transit" pour un personnel remplissant des conditions universitaires, voire pédagogiques irréprochables.

Tout bien considéré, la décision de recrutement des enseignants auxiliaires n’est pas une mauvaise chose en soi, quand bien même certaines lacunes dans l’application donnent l’impression qu’on se moque des citoyens. Nous disons et concluons qu’il vaut mieux faire ce qui soulève aujourd’hui des polémiques inutiles que d’attendre la manne qui ne viendra plus jamais, sans effort apprécié.

 
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